LES MEILLEURS SPECTACLES DU FESTIVAL, LE BOUCHE À OREILLE

Fille du paradis: magnifique

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Elle s’appelle Cynthia. Elle est étudiante et décide de devenir escorte-girl. Une adaptation très réussie de Putain, le roman autobiographique de Nelly Arcan.


Par Céline Balloy – Elle est seule en scène pour 1h05 se spectacle. Elle est habillée sobrement, un manteau noir un pantalon noir et une ceinture autour de la taille. Elle nous regarde nous installer et nous remarquons ses cheveux soigneusement tirés et attachés, une raie au milieu, impeccable. Des cheveux bien rangés. Pas ceux que l’on imagine d’une jeune femme devenue putain en parallèle de ses études.

« Je suis devenue putain pour être tout ce que je n’avais jamais été. Moi, éduquée par des soeurs ». Une mère presque morte et un père qui prétend ne pas être intéressé par les putes, mais qui a l’oeil bien accroché au cul des femmes, des autres femmes. Pas la sienne. Quand elles ont eu des enfants, les femmes s’intéressent moins aux queues.

« J’aime qu’on travaille le sexe comme on travaille une pâte ».

Face au public resté dans la lumière, elle se présente et nous parle de ses premières années. Elle ne parle pas très fort (dommage…). Elle reste sobre. Pas de semblant érotique ou de postures suggestives un peu nases et ringardes. Elle est juste là et se met à nue avec sa voix. Sa parole. « J’aime qu’on travaille le sexe comme on travaille une pâte ».

La fille du paradis festival Avignon off 2015

Incroyable émotion offerte par Véronique Sacri qui incarne cette jeune femme étudiante et prostituée.

Puis c’est la métamorphose. Dans la pénombre, elle retire sa pince, lâche ses cheveux et sur un rythme endiablé se déchaîne comme pour se délivrer d’un carcan, d’un poids sur la conscience.

Et elle nous raconte tout: le défilé de ces hommes, riches, l’argent vite gagné, ces bites qui s’enchainent et qui lui éjaculent à la figure. « Et il faut les voir partir avec leur petit air, se dépêcher pour se diriger vers l’ascenseur, peur d’être vus. »

Il faut lutter, lutter pour rester la belle femme-objet, une femme parfaite. Une schtroumpfette.

 

Quand la lumière revient peu à peu pour ne laisser entrevoir que son visage, on lit, on voit, on ressent tout ce qu’elle a de poignant dans le ventre.

Un cri contre cette image de femme objet, un cri contre ces hommes qui abusent d’elle; un cri contre sa mère qui ne s’est prostituée que pour un seul homme, son père; un cri contre ces femmes obligées de se faire belles, de maintenir un standing coute que coute, de ressembler à la schtroumpfette qui attend patiemment le retour de son schtroumpf, et qui pleure de voir ses premières rides, ses premiers cheveux blancs, ses fesses plus molles, car c’est sûr, il les préfère plus fermes, les fesses, comme tout le reste du corps. Alors, il faut lutter, lutter, se faire opérer, user du silicone pour garder son look de schtroumpfette et accueillir son mâle à la maison, en écartant les jambes s’il vous plait, mais en voudra-t-il encore de ce sexe, usé par les années, les naissances ? Un cri qui ne s’arrête pas.

Une pute prend le relai de toutes les femmes délaissées

 

Alors, être une escorte, POURQUOI PAS ? La pute prend le relais de toutes ces femmes à la fesse molle et au seins pendants qui ne peuvent plus retenir leur mari. « Ils aiment bien mettre leur sexe dans ma bouche, ça ne les dérange pas. Et comme ils disent, je ne suis pas une putain, mais une escorte, qui a de la classe, de l’éducation. Mais à la question, est-ce que ça vous plairait que votre fille soit une putain ? Bien sûr que non ! Ils répondent ! » Et pourtant, qui sait ?

C’est fini. Le calme est revenu. On a passé 1h05 dans les bras de cette femme qui nous a tout livré de son intimité. On en ressort chamboulé. Secoué. Merci à Véronique Sacri d’avoir si bien incarné ce rôle. D’avoir tant donné.

MON AVIS: Il faut la voir, l’entendre, ressentir. Incontournable.

Fille du Paradis, 18h10, Artéphile. Déconseillé moins de 14 ans. 

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